Article de Cédric Pignat sur Le patient zéro (Le LittérAire)

Critique de C.PignatNous sommes dans les années 80, un peu nulle part : steward de son état, le protagoniste (pas plus antihéros que héros, indigne même de porterprénom) parcourt un monde qu’il ne fait qu’effleurer. De Genève à Tokyo, d’Amsterdam à San Francisco, il promène sa suffisance, son inculture béate, sa mauvaise foi crasse partout où il lui plaît d’aller ─ le népotisme l’aiguille à sa convenance ─, visite les villes comme on retourne une carte postale. Egoïste achevé, mythomane, érotomane, mesquin, minable et pourtant attachant, il porte beau et bat froid, incapable de perdre la face. Il drague, couche, frappe et ment, usurpe et contraint, se heurte mollement à quelques conversations qui lui échappent, soucieux surtout de dorer son petit blason. Pour le reste, il ne comprend pas vraiment, ne sait pas trop, ne pense pas comme ça. Il traverse un concert de Queen et les Jeux Olympiques de Los Angeles, découvre l’informatique et le walkman avec une indifférence royale et des œillères de prince. Il est ailleurs comme ici : rien ne le touche, tout lui est dû et, s’il affine sa stratégie de grattage, il finira bien par gagner le gros lot.

Bientôt, pourtant, sa superbe s’étiole. Vacillant, branches mortes pour ergots, il alterne fièvres et vomissement, perd beaucoup de poids, commence à souffrir chroniquement d’un mal qui le cloue au tarmac. L’époque, sans doute, est le meilleur symptôme, et le diagnostic tombe comme une pomme verte/sure : c’est le cancer des homosexuels. Fier hétéro, drogué doux, il s’en offusque, peste et proteste, crie à l’erreur, mais l’intérêt de la science, bien sûr, n’est pas sans le flatter ; d’autant plus que l’honneur s’avère supérieur encore : il est le patient zéro, celui par qui le fléau se propage, l’origine de la pandémie, et l’homme se fera fort d’en porter haut ─ et loin ─ les couleurs, dans une croisade qui convoquera la figure tutélaire et fissurée de sa grande sœur, ainsi que l’ombre ─ le phosphène ? ─ d’un amour de jeunesse intimement lié au massacre.

Inspirée librement de la vie de l’agent de bord québécois Gaëtan Dugas (1953-1984) ─ ici comme ironiquement helvétisé ─ dont les annales médicales gardent le souvenir triste, qui comme responsable de la contamination de l’Amérique du Nord, qui comme commode bouc émissaire, l’histoire fascine. Pourtant, elle laisse encore songeur un auteur modeste en diable qui n’a jugé bon ni d’en souhaiter la publication, ni de s’y opposer. C’est tant mieux : en rejoignant l’Histoire, Baptiste Naito donne à sa plume une nouvelle ampleur. Sans renier l’écriture blanche du remarqué Babylone (2013), il déploie la même étonnante maîtrise confinant parfois à l’hypnose, la force tranquille et contenue d’une constance qui sait surprendre. Décrivant la masse et les moyens, ceux dont on aime se croire différent, il propose le récit implacable et moral d’une époque à l’agonie, sans cynisme, parce qu’il est tard. Surtout, il se livre à l’autopsie d’un condamné, soupesant ad libitum ses circonvolutions reptiliennes, et jamais sans doute n’a-t-il été aussi habile que dans la confusion et la mauvaise foi d’un pauvre type qui perd pied pour tendre la main. Quant au lecteur, assistant à la naissance d’une conscience et à la confirmation d’un talent, il a beau tourner la dernière page.

Cédric Pignat

Le LittérAire (Été 2015)