Article de Corinne Jaquiéry (CultureEnJeu)

CultureEnJeuAussi loin qu’il s’en souvienne, Baptise Naito a toujours voulu écrire. « Avant de savoir lire, je voulais lire tous les livres du monde. J’avais vraiment une fascination pour la lecture et un plaisir extrême quand je la pratiquais. C’est ainsi qu’est née mon envie d’écrire. » Il lit toute la bibliothèque rose, verte et rouge et or. Un véritable arc-en-ciel d’histoires qu’il adore découvrir. « Ce n’était pas de la grande littérature, les œuvres de la comtesse de Ségur, Les Six Compagnons ou Le Club des Cinq, mais mes souvenirs de lecture sont si forts que ce sont des expériences que j’ai vécues. »

Le jeune garçon dévore tout ce qui lui tombe sous la main, telle cette biographie scientifique de Marco 
Polo qu’il lira jusqu’au bout et dont les images lui reviennent encore aujourd’hui. Il se rêve déjà écrivain. « Je venais à peine d’apprendre l’alphabet quand j’ai écrit ma première histoire de pirates. Quelques pages en caractères phonétiques… »

Puis, Baptiste Naito n’écrit presque plus rien, sauf un ou deux poèmes. Heureux dans une famille où les lettres comptent – son père d’origine japonaise tient la librairie Le Petit Prince à Morges – il s’ébat dans un vrai bain de littérature qui le conduit plus tard à étudier le français, la psychologie et l’histoire à l’Université de Lausanne. Il attend plus de vingt ans avant de commencer à écrire en 2007. « Je n’avais pas trouvé de thème suffisamment important à mes yeux pour écrire. » Une modestie qui honore ce perfectionniste qui travaille et retravaille son manuscrit en profondeur avant de l’envoyer à quelques éditeurs. Ce sera Babylone, repéré par Michel Moret, qui le publie en 2013. Les critiques sont élogieuses. On remarque son style. Une écriture au scalpel. Froide. Blanche. Descriptive. Elle donne à l’histoire de ce jeune paumé, en rupture d’étude et de famille, une puissance étonnante malgré la banalité de la trame. Un style que l’écrivain américain Raymond Carver aurait pu apprécier, lui qui écrivait : « Dans un poème ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d’une grande précision, et doter lesdits objets d’une force considérable, et même confondante. »

Babylone, comme son deuxième roman Le Patient Zéro paru en automne dernier, est écrit à la première personne. Un je qui paradoxalement tient longtemps le lecteur à distance de ses propres émotions avant que, dans un retournement de situation, le sens et une profonde humanité n’en émergent. Observateur attentif de la société, celle du début des années 2000 dans Babylone et celle du début des années 1980 dans Le Patient Zéro, Baptiste Naito teinte ses noirceurs d’ironie. Alors que dans le premier roman, le héros semble être à l’extérieur du monde, dans le deuxième son antihéros est à l’extérieur de lui-même. Le narrateur – steward de la compagnie aérienne Swissair – parcourt le monde dans une incessante quête de plaisirs immédiats. Narcissique, il se profile mythomane et d’un égoïsme confondant dans une période où tout est en train de changer avec l’arrivée du premier ordinateur et du virus du sida.

Observateur pointu des dérives d’une humanité à laquelle il veut faire confiance malgré tout, Baptise Naito est un auteur à suivre dans un moment où le monde bascule.

Corinne Jaquiéry, CultureEnJeu No 49 (mars 2016)

cultureenjeu.ch