Article de Marianne Grosjean sur Le patient zéro (Tribune de Genève)

TGC’est l’histoire d’un steward genevois qui travaille chez Swissair quand il n’est pas en train d’alpaguer les femmes aux quatre coins du globe. Coupe mulet, Walkman en poche, chemise ajustée, le héros du deuxième livre du Vaudois Baptiste Naito, Le patient zéro, n’a pour objectif que son propre plaisir. Pourtant, les joies de ce trentenaire des années 80 sont bien maigres en comparaison de son vide intérieur. Refusant tout souvenir douloureux et toute humiliation, il fait preuve d’une mauvaise foi confinant à la mythomanie pour réinterpréter la réalité. Parallèlement, le premier ordinateur domestique et le virus du sida apparaissent, et prédisent un futur inquiétant. «Je voulais réunir plusieurs idées dans le roman, explique Baptiste Naito. Faire parler un antihéros détestable en était une. Mais aussi évoquer l’aura de Swissair dans les années 80. Tout le monde voulait devenir pilote ou hôtesse de l’air. Je me souviens que mon père m’emmenait à l’aéroport de Cointrin pour voir décoller les avions, et ceux qui portaient l’écusson rouge à croix blanche nous semblaient particulièrement prestigieux», se souvient l’auteur de 33 ans.

Dans une scène du roman, stewards et hôtesses se retrouvent chez un ami américain qui possède un ordinateur. Ils sont plus fascinés par le premier jeu virtuel que par la capacité de la machine à effectuer des calculs complexes. L’auteur fait-il un parallèle entre l’utilisation technologique ludique actuelle? «Beaucoup de choses sont possibles grâce à l’informatique et Internet. Rechercher de l’information, écrire et pouvoir modifier son texte au fur et à mesure… sans la technologie actuelle, je n’aurais pas pu écrire mes deux romans. En revanche, l’omniprésence de l’informatique modifie notre façon d’être et les rapports des gens entre eux.» Et l’auteur de nous citer l’exemple du permis de conduire: «Une fois qu’on l’obtient, notre perception géographique change complètement. Les jeunes aujourd’hui savent que chaque geste qu’ils font peut être filmé, géolocalisé, diffusé, et adoptent des comportements tirés du virtuel dans leur vie réelle.» Un comportement qui inquiète l’auteur, qui fait discrètement référence au roman d’Orwell 1984 dans le sien.

Autre bête noire de Baptiste Naito, la mode, qui pousse la société à «aimer une chanson, un vin, un livre parce que tout le monde en parle». C’est pourquoi il apprécie la spontanéité de ses élèves – l’auteur est enseignant à Yverdon – «qui n’ont pas de préjugés lorsqu’ils abordent un texte, qu’il soit signé par Flaubert ou un auteur romand inconnu».

A la lecture du Patient zéro, le lecteur alterne entre mépris et compassion pour le steward. Drôle et grave à la fois, Baptiste Naito évite les erreurs du débutant et convainc par sa plume précise et efficace. Un auteur à découvrir.

Marianne Grosjean

Paru dans la Tribune de Genève du 26 septembre 2015