Presse

Le patient zéro dans Marie Claire

Marie Claire SuisseIl faut un certain talent pour créer l’illusion de la désinvolture et de la fatuité sans tomber dans les clichés agaçants. Mais à suivre les errances du héros, steward de Swissair (eh oui…) et dragueur impénitent, dont les sujets d’intérêt volent moins haut que son avion, on se laisse bientôt prendre d’affection pour ce gamin jouisseur qui ne pense pas trop au vide au-dessous de lui, en lui… Ce joli tour de force confirme un jeune écrivain prometteur.

Marie Claire Suisse, Février 2016

Article de Corinne Jaquiéry (CultureEnJeu)

CultureEnJeuAussi loin qu’il s’en souvienne, Baptise Naito a toujours voulu écrire. « Avant de savoir lire, je voulais lire tous les livres du monde. J’avais vraiment une fascination pour la lecture et un plaisir extrême quand je la pratiquais. C’est ainsi qu’est née mon envie d’écrire. » Il lit toute la bibliothèque rose, verte et rouge et or. Un véritable arc-en-ciel d’histoires qu’il adore découvrir. « Ce n’était pas de la grande littérature, les œuvres de la comtesse de Ségur, Les Six Compagnons ou Le Club des Cinq, mais mes souvenirs de lecture sont si forts que ce sont des expériences que j’ai vécues. »

Le jeune garçon dévore tout ce qui lui tombe sous la main, telle cette biographie scientifique de Marco 
Polo qu’il lira jusqu’au bout et dont les images lui reviennent encore aujourd’hui. Il se rêve déjà écrivain. « Je venais à peine d’apprendre l’alphabet quand j’ai écrit ma première histoire de pirates. Quelques pages en caractères phonétiques… »

Puis, Baptiste Naito n’écrit presque plus rien, sauf un ou deux poèmes. Heureux dans une famille où les lettres comptent – son père d’origine japonaise tient la librairie Le Petit Prince à Morges – il s’ébat dans un vrai bain de littérature qui le conduit plus tard à étudier le français, la psychologie et l’histoire à l’Université de Lausanne. Il attend plus de vingt ans avant de commencer à écrire en 2007. « Je n’avais pas trouvé de thème suffisamment important à mes yeux pour écrire. » Une modestie qui honore ce perfectionniste qui travaille et retravaille son manuscrit en profondeur avant de l’envoyer à quelques éditeurs. Ce sera Babylone, repéré par Michel Moret, qui le publie en 2013. Les critiques sont élogieuses. On remarque son style. Une écriture au scalpel. Froide. Blanche. Descriptive. Elle donne à l’histoire de ce jeune paumé, en rupture d’étude et de famille, une puissance étonnante malgré la banalité de la trame. Un style que l’écrivain américain Raymond Carver aurait pu apprécier, lui qui écrivait : « Dans un poème ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d’une grande précision, et doter lesdits objets d’une force considérable, et même confondante. »

Babylone, comme son deuxième roman Le Patient Zéro paru en automne dernier, est écrit à la première personne. Un je qui paradoxalement tient longtemps le lecteur à distance de ses propres émotions avant que, dans un retournement de situation, le sens et une profonde humanité n’en émergent. Observateur attentif de la société, celle du début des années 2000 dans Babylone et celle du début des années 1980 dans Le Patient Zéro, Baptiste Naito teinte ses noirceurs d’ironie. Alors que dans le premier roman, le héros semble être à l’extérieur du monde, dans le deuxième son antihéros est à l’extérieur de lui-même. Le narrateur – steward de la compagnie aérienne Swissair – parcourt le monde dans une incessante quête de plaisirs immédiats. Narcissique, il se profile mythomane et d’un égoïsme confondant dans une période où tout est en train de changer avec l’arrivée du premier ordinateur et du virus du sida.

Observateur pointu des dérives d’une humanité à laquelle il veut faire confiance malgré tout, Baptise Naito est un auteur à suivre dans un moment où le monde bascule.

Corinne Jaquiéry, CultureEnJeu No 49 (mars 2016)

cultureenjeu.ch

 

 

 

 

Chronique de Julien Sansonnens sur Le patient zéro (extraits)

JSDans Le patient zéro, Baptiste Naito narre le quotidien d’un jeune steward de Swissair qui découvre être porteur de cette nouvelle maladie dont on commence à parler, le SIDA.

L’action se situe au début des années quatre-vingt, quand l’esprit de libéralisme social et sexuel qui a éclos avec les communautés hippies de HaightAshbury souffle encorePersonnage aussi cynique qu’attachant, notre Steward mène sa petite vie de jouisseur, il vole de ville en ville sans trop sembler se fatiguer dans son boulot, donne des notes aux femmes qu’il séduit en grand nombre, soigne sa garde-robe et descend bière sur bière avec ses potes. L’insouciance qui a caractérisé cette époque (votre serviteur, trop jeune pour l’avoir connue, ne pouvant s’en tenir qu’aux témoignages) est bien rendue par Naito, avec le souci du détail qu’on lui connaît et qu’il avait déjà manifesté dans son premier roman, Babylone: les trente glorieuses ne sont pas loin, le progrès technologique s’accélère (symbolisé par ce fameux ordinateur qu’utilise le héros pour la première fois), et avec lui la promesse d’un avenir radieux, la prestigieuse compagnie Swissair, véritable fleuron national, poursuit un développement que rien ne semble pouvoir arrêter… On retrouve dans ce roman la plume particulière de Baptiste Naito, un style simple et très oral […] que l’auteur met au service de la fluidité du récit: c’est propre et efficace – quasiment suisse-allemand –  les presque quatre-cent pages du récit sont rapidement tournées, l’intérêt est présent jusqu’aux dernières lignes. A partir d’une histoire dans laquelle, finalement, il ne se passe pas grand chose, l’auteur parvient à susciter et maintenir l’intérêt du lecteur par la justesse dans la construction psychologique de son héros, avec ses forces et ses fêlures, par les dialogues souvent teintés d’une bonne couche d’ironie, par ses descriptions précises des lieux, des gens et des ambiances.

Reste la question de la morale de l’histoire: qu’a voulu nous dire Baptiste Naito ? Le patient zéro est construit sur une structure dramatique classique: après une période de jouissance (notamment sexuelle) et d’excessive insouciance arrive une catastrophe qui punit les hommes. Faut-il y voir, comme le suggère le titre de son premier roman, une référence explicite à la Bible ? A travers ses romans, Baptiste Naito propose-t-il des réinterprétations contemporaines de certains mythes du livre sacré ? Avec Le patient zéro, Baptiste Naito livre un conte moral, cet aspect étant particulièrement visible dans le dernier quart de l’ouvrage. Malade, le héros se transforme physiquement et à cette déchéance physique correspond une transformation morale, cette fois-ci vers le mieux. A mesure qu’il prend conscience de sa situation, le héros se questionne sur le « vrai » sens de la vie, les valeurs, sur son rapport aux autres, sur le mal qu’il a pu faire autour de lui; il finira même par se réconcilier plus ou moins avec un père distant…

[…]

Avec Le patient zéro, Baptiste Naito signe un roman très réussi, dans la lignée de Babylone. Il propose une réflexion sur le sens de la vie et les conditions du bonheur qui […] ne peut que toucher le lecteur.

Julien Sansonnens

jsansonnens.ch

Article de Marianne Grosjean sur Le patient zéro (Tribune de Genève)

TGC’est l’histoire d’un steward genevois qui travaille chez Swissair quand il n’est pas en train d’alpaguer les femmes aux quatre coins du globe. Coupe mulet, Walkman en poche, chemise ajustée, le héros du deuxième livre du Vaudois Baptiste Naito, Le patient zéro, n’a pour objectif que son propre plaisir. Pourtant, les joies de ce trentenaire des années 80 sont bien maigres en comparaison de son vide intérieur. Refusant tout souvenir douloureux et toute humiliation, il fait preuve d’une mauvaise foi confinant à la mythomanie pour réinterpréter la réalité. Parallèlement, le premier ordinateur domestique et le virus du sida apparaissent, et prédisent un futur inquiétant. «Je voulais réunir plusieurs idées dans le roman, explique Baptiste Naito. Faire parler un antihéros détestable en était une. Mais aussi évoquer l’aura de Swissair dans les années 80. Tout le monde voulait devenir pilote ou hôtesse de l’air. Je me souviens que mon père m’emmenait à l’aéroport de Cointrin pour voir décoller les avions, et ceux qui portaient l’écusson rouge à croix blanche nous semblaient particulièrement prestigieux», se souvient l’auteur de 33 ans.

Dans une scène du roman, stewards et hôtesses se retrouvent chez un ami américain qui possède un ordinateur. Ils sont plus fascinés par le premier jeu virtuel que par la capacité de la machine à effectuer des calculs complexes. L’auteur fait-il un parallèle entre l’utilisation technologique ludique actuelle? «Beaucoup de choses sont possibles grâce à l’informatique et Internet. Rechercher de l’information, écrire et pouvoir modifier son texte au fur et à mesure… sans la technologie actuelle, je n’aurais pas pu écrire mes deux romans. En revanche, l’omniprésence de l’informatique modifie notre façon d’être et les rapports des gens entre eux.» Et l’auteur de nous citer l’exemple du permis de conduire: «Une fois qu’on l’obtient, notre perception géographique change complètement. Les jeunes aujourd’hui savent que chaque geste qu’ils font peut être filmé, géolocalisé, diffusé, et adoptent des comportements tirés du virtuel dans leur vie réelle.» Un comportement qui inquiète l’auteur, qui fait discrètement référence au roman d’Orwell 1984 dans le sien.

Autre bête noire de Baptiste Naito, la mode, qui pousse la société à «aimer une chanson, un vin, un livre parce que tout le monde en parle». C’est pourquoi il apprécie la spontanéité de ses élèves – l’auteur est enseignant à Yverdon – «qui n’ont pas de préjugés lorsqu’ils abordent un texte, qu’il soit signé par Flaubert ou un auteur romand inconnu».

A la lecture du Patient zéro, le lecteur alterne entre mépris et compassion pour le steward. Drôle et grave à la fois, Baptiste Naito évite les erreurs du débutant et convainc par sa plume précise et efficace. Un auteur à découvrir.

Marianne Grosjean

Paru dans la Tribune de Genève du 26 septembre 2015

Texte d’Isabelle Falconnier sur Le patient zéro (L’Hebdo du 3 septembre 2015)

litterature-rentree-romande-males-auteurs11« L’air du temps est original. La palme à Baptiste Naito: Le patient zéro (L’Aire) raconte la vie d’un antihéros, steward chez Swissair à la belle époque des années 80, fêtard, dragueur, farouchement hétéro, inculte et arrogant, qui se révèle être l’homme par qui le sida arrive en Suisse. Inspirée librement de la vie de l’agent de bord québécois Gaëtan Dugas (1953-1984), responsable de la contamination de l’Amérique du Nord, cette histoire est contée avec la tranquille assurance de Baptiste Naito, sa fausse indifférence élégante, sa distance d’ethnologue-écrivain. C’est seulement son deuxième roman publié, chapeau. »

Isabelle Falconnier, « Rentrée romande version mâle », L’Hebdo

Chronique d’Amandine Glévarec sur Le patient zéro

AGDans son premier roman, Babylone, Baptiste Naito nous conviait à une errance dans les rues de Lausanne. Récit initiatique, quelque peu énigmatique, foisonnant de détails et sans doute un peu particulier. C’est à un autre voyage, d’une dimension plus internationale, auquel l’auteur nous invite aujourd’hui, avec son nouveau titre, Le Patient zéro. Ce surprenant périple, sur les traces d’un jeune steward de la compagnie Swissair, nécessitera une attention soutenue et surtout une certaine confiance dans le dessein de l’écrivain. C’est que Baptiste Naito a son style bien à lui, et une façon toute personnelle de raconter des histoires.

Quand l’avion s’arrête au bout de la piste, les passagers se taisent brusquement. Pendant un instant, je ne pense plus à moi : j’oublie mon pantalon blanc, ma chemise et mon gilet ; j’oublie mes cheveux et ma moustache et ne pense plus au maintien de mon corps, à l’expression de mon visage et à mon insigne de Swissair. Les mains derrière la nuque, Carole noue son foulard ; elle incline la tête et fronce les sourcils. Fred et Simon peuvent dire ce qu’ils veulent, elle n’est pas si belle ; elle vient de Suisse allemande ; je ne le croyais pas, à cause de son nom de famille et tout, mais ça ne veut rien dire ; on ne peut pas se fier à ça ; après tout, le canton de Vaud est à moitié bernois.

Je reste tout d’abord perplexe devant les premières pages de ce second roman. D’une part, je ne sais pas où veut en venir l’auteur en nous décrivant un quotidien somme toute banal. D’autre part, je n’arrive pas à m’attacher à ce narrateur dont la prétention n’égale que la vacuité. Ce jeune anonyme ne mérite même pas un prénom mais se croit irrésistible, furieusement intelligent et incroyablement malin. Un blaireau, comme on disait alors, dans les années 80. Une pointe de pitié tout de même devant les conversations rapportées, qui nous laissent sans peine comprendre que son entourage partage notre point de vue. Mais notre antihéros porte des œillères, et reste bien décidé à les garder. C’est que pour survivre au fait d’être soi, il faut savoir recourir à quelques subterfuges.

– Chouette ! Allons-y ! s’écrie Suzanne.

Je me moque un peu d’elle et nous suivons Fred qui marche rapidement. Je me retrouve à côté de Martine pendant que les autres nous distancent. Je soupire, je n’ai pas envie d’avoir une nouvelle conversation avec elle. J’hésite à courir pour rattraper les autres, mais je ne peux quand même pas faire ça. En plus, je suis maintenant presque sûr qu’elle est jolie, pas sublime – elle ne fait peut-être pas 7, comme je le pensais tout à l’heure, mais elle est bien à 6-6 ½. Je lui parle un moment du vendeur de la boutique d’appareils électroniques et elle m’écoute de nouveau d’un air impassible, comme si elle n’était touchée par rien de ce qu’on lui disait.

Qu’il soit celui par qui le SIDA arrivera en Suisse ne reste finalement qu’un détail ; ce qui est fascinant dans ce roman est la façon dont Baptiste Naito s’empare d’un personnage pour lui donner vie, dans ses doutes et contradictions, dans ses accès de violence comme dans ses moments de désarroi. D’un personnage de papier faire un être humain. Un très mystérieux processus qui me laisse pantoise. Comprendre l’utilité d’une histoire, après tout à quoi bon, mais accepter de suivre le vécu d’une âme incarnée spécialement pour nous, d’accord. Pleurer sa disparition quand le moment arrivera (ce n’est pas un scoop, vous vous en doutez), un petit miracle comme seule la littérature peut en produire. Je me retrouve toujours empruntée quand je veux parler des livres de Baptiste Naito, car ce n’est pas ce qu’ils racontent – et que je pourrais donc retranscrire – qui compte, mais bien la façon dont ils me marquent et continuent de m’interroger bien après que je les ai refermés. Toujours ce sentiment de passer à côté, de ne pas avoir ce qu’il faut (du cœur ou de l’esprit ?) pour les comprendre dans leur globalité. Un auteur atypique, inclassable, vous l’aurez compris, mais – de toute évidence – un écrivain à suivre, de près.

Je saisis un verre sur une table et cherche des yeux quelqu’un avec qui je pourrais parler. À l’époque, déjà, pendant les pauses, il fallait trouver des gens avec qui discuter pour ne pas se retrouver seul et passer pour un de ces types qui n’avaient pas d’amis. Pendant les camps et les sorties, c’était encore pire. Chaque fois qu’on allait manger ou qu’on avait du temps pour faire les magasins – à Rome, pendant notre voyage d’étude, par exemple –, il y avait les mêmes, autour de Pierre-François, qui partaient entre eux et méprisaient ceux qui ne faisaient pas partie de leur groupe. Bien sûr, je ne me suis jamais retrouvé parmi les pauvres types qui jouaient aux échecs ou qui restaient dans leur coin à échanger des timbres ou à parler de livres, mais c’était quand même n’importe quoi.

Amandine Glévarec

litterature-romande.net

Article de Cédric Pignat sur Le patient zéro (Le LittérAire)

Critique de C.PignatNous sommes dans les années 80, un peu nulle part : steward de son état, le protagoniste (pas plus antihéros que héros, indigne même de porterprénom) parcourt un monde qu’il ne fait qu’effleurer. De Genève à Tokyo, d’Amsterdam à San Francisco, il promène sa suffisance, son inculture béate, sa mauvaise foi crasse partout où il lui plaît d’aller ─ le népotisme l’aiguille à sa convenance ─, visite les villes comme on retourne une carte postale. Egoïste achevé, mythomane, érotomane, mesquin, minable et pourtant attachant, il porte beau et bat froid, incapable de perdre la face. Il drague, couche, frappe et ment, usurpe et contraint, se heurte mollement à quelques conversations qui lui échappent, soucieux surtout de dorer son petit blason. Pour le reste, il ne comprend pas vraiment, ne sait pas trop, ne pense pas comme ça. Il traverse un concert de Queen et les Jeux Olympiques de Los Angeles, découvre l’informatique et le walkman avec une indifférence royale et des œillères de prince. Il est ailleurs comme ici : rien ne le touche, tout lui est dû et, s’il affine sa stratégie de grattage, il finira bien par gagner le gros lot.

Bientôt, pourtant, sa superbe s’étiole. Vacillant, branches mortes pour ergots, il alterne fièvres et vomissement, perd beaucoup de poids, commence à souffrir chroniquement d’un mal qui le cloue au tarmac. L’époque, sans doute, est le meilleur symptôme, et le diagnostic tombe comme une pomme verte/sure : c’est le cancer des homosexuels. Fier hétéro, drogué doux, il s’en offusque, peste et proteste, crie à l’erreur, mais l’intérêt de la science, bien sûr, n’est pas sans le flatter ; d’autant plus que l’honneur s’avère supérieur encore : il est le patient zéro, celui par qui le fléau se propage, l’origine de la pandémie, et l’homme se fera fort d’en porter haut ─ et loin ─ les couleurs, dans une croisade qui convoquera la figure tutélaire et fissurée de sa grande sœur, ainsi que l’ombre ─ le phosphène ? ─ d’un amour de jeunesse intimement lié au massacre.

Inspirée librement de la vie de l’agent de bord québécois Gaëtan Dugas (1953-1984) ─ ici comme ironiquement helvétisé ─ dont les annales médicales gardent le souvenir triste, qui comme responsable de la contamination de l’Amérique du Nord, qui comme commode bouc émissaire, l’histoire fascine. Pourtant, elle laisse encore songeur un auteur modeste en diable qui n’a jugé bon ni d’en souhaiter la publication, ni de s’y opposer. C’est tant mieux : en rejoignant l’Histoire, Baptiste Naito donne à sa plume une nouvelle ampleur. Sans renier l’écriture blanche du remarqué Babylone (2013), il déploie la même étonnante maîtrise confinant parfois à l’hypnose, la force tranquille et contenue d’une constance qui sait surprendre. Décrivant la masse et les moyens, ceux dont on aime se croire différent, il propose le récit implacable et moral d’une époque à l’agonie, sans cynisme, parce qu’il est tard. Surtout, il se livre à l’autopsie d’un condamné, soupesant ad libitum ses circonvolutions reptiliennes, et jamais sans doute n’a-t-il été aussi habile que dans la confusion et la mauvaise foi d’un pauvre type qui perd pied pour tendre la main. Quant au lecteur, assistant à la naissance d’une conscience et à la confirmation d’un talent, il a beau tourner la dernière page.

Cédric Pignat

Le LittérAire (Été 2015)