Presse

Texte de Raphaël Aubert sur Babylone (Cet envers du temps)

6 juin (Cet envers du temps)

Jeudi 6 juin [2013]

Lu plusieurs manuscrits pour la Commission cantonale des affaires culturelles de l’Etat de Vaud, dont je suis membre. Il y a parfois quelques très bonnes surprises, comme ce texte étonnant d’un tout jeune écrivain valdo-nippon, Baptiste Naito, trente ans, dont on entendra assurément parler. Un imposant premier roman très maîtrisé en forme de road movie se déroulant, non pas en Amérique, mais presque tout entier à Lausanne.

C’est l’histoire d’un jeune homme en rupture d’études et de famille que l’on suit dans son errance. Une existence sans but faite de rencontres de hasard, d’amours passagères, de soirées où l’on fume et boit beaucoup, et qui finit par constituer tout son quotidien jusqu’à se transformer en lente dérive. Comme lorsqu’il accompagne un dealer chez des néo-nazis ou lorsqu’il est laissé quasi pour mort parce qu’il a refusé une cigarette à un skinhead et s’est fait rouer de coups. Ayant touché le fond, il pense alors à ce qu’il est devenu, à sa vie, à son frère mort : « Je n’étais plus le même. Je n’avais peur de rien. Je ne savais pas qui j’étais, je ne savais ni ce que je voulais ni ce que je ferais de ma vie, mais je savais que j’étais seul et que rien ne comblerait le vide au fond de moi. »

Ce qui fait la force du roman de Baptiste Naito, ce n’est pas tant son thème maintes fois abordé, que son parti pris littéraire. L’écriture, ainsi qu’on le voit dans ces quelques lignes, se veut seulement descriptive, presque clinique, un peu à la manière des Duras et autre Robbe-Grillet de l’époque du Nouveau Roman. Le narrateur – tout est écrit en je – ne juge jamais, il capte seulement à la manière d’une éponge, il ne participe pour ainsi dire jamais aux discussions se contentant d’écouter. Pas davantage qu’il ne choisit parmi les idées que certains développent : écologie, végétarisme, nihilisme ou au contraire engagement. Ici tout se vaut, à l’exemple de ce qui promet d’être la soirée du millénaire intitulée, et ce n’est pas innocent, Babylone, où les participants seront déguisés en Mozart, Bach, Nietzsche, etc. Toutes les grandes figures de la pensée, mais réduites à des masques en une sorte de moderne et grinçante Ecole d’Athènes d’un Raphaël désabusé.

Raphaël Aubert, Cet envers du temps

Invité de Jean-Marie Félix et Catherine Fattebert (Entre les lignes)

Un jeune homme, la mort d’un frère, des parents accablés par le chagrin, une fuite en avant pour sa propre survie, une fugue sans musique dans Lausanne à la croisée des millénaires, voilà ce que nous trouvons dans le premier roman de Baptiste Naito.
« Babylone » est une histoire enlevée sur le passage au monde adulte, un récit initiatique sans domicile fixe, une ouverture au monde dont le héros ressort grandit, et trouve sa catharsis dans « BABYLONE, La soirée techno du millénaire ».

En 2001, le narrateur, 21 ans, fuit ses proches en catimini. Il a bien laissé une lettre qu’il déchire. Ils n’en sauront pas plus. Ni où il est, ni ce qu’il fait. Il quitte son enfance sans regrets. Il fuit Genève pour Lausanne, arguant que ses parents sauront bien faire le deuil de lui comme ils l’ont fait de son frère mort un an auparavant dans un accident de voiture. Ses errances dans la capitale vaudoise lui ouvrent les portes de tous les mondes, des plus alternatifs aux plus communs.

La vie de tous les jours défile entraînant des lambeaux d’enfance, des souvenirs du frère défunt, des mots de ses parents qui résonnent encore dans sa tête. Prisonnier de lui-même, le narrateur cherche à se construire. Si le détachement est sa planche de salut, la solitude est le moyen d’y parvenir. Ainsi, le narrateur se met à regarder le monde comme un ethnologue. Les descriptions s’enchaînent, vidant le quotidien de sa substance.

L’écriture contemporaine de Baptiste Naito est faite des mots de tous les jours, des conversations de tout et de rien glanées au fil des promenades solitaires, de l’omniprésence du quotidien dans l’observation. Le périple du héros se change en analyse et Baptiste Naito nous offre un beau roman sur la jeunesse et sur la construction du Soi.

Catherine Fattebert

Article d’Elisabeth Vust sur Babylone (viceversalitterature.ch)

VVL

Ce premier roman se passe en 2001 et donne la parole à un jeune homme de 21 ans. Il a perdu son frère il y a un an, et il quitte ses parents souvent absents. Il a l’âge d’être adulte, mais doit encore le devenir. Sa fuite prend dès lors les allures d’un périple initiatique, intérieur et extérieur. De Genève, il part pour Lausanne ; là, les lieux sont parsemés de flyers et d’affiches annonçant une soirée techno d’envergure, Babylone – pour mémoire Babylone est la cité hérétique des Chrétiens, et la Jérusalem céleste des Rastas. D’autres éléments jalonnent le récit, tels que la question «Tu as été à Paléo?», en référence au plus grand festival open air de Suisse.
Au cours de son échappée, le héros rencontre plusieurs groupes de jeunes, mus par des énergies d’émancipation et de révolte différentes, entre mouvements collectifs de squat et épuisement du soi dans la recherche de l’ivresse. Le texte offre l’instantané d’une époque, avec les modes et coqueluches du moment, esthétiques, sociales, intellectuelles et culturelles.

On se rend par ailleurs vite compte que le récit est truffé de références à la culture vaudoise, et plus précisément lausannoise, d’où une certaine opacité pour un non-familier de la région. Pour en revenir aux antiennes textuelles citées plus haut («tu as été à Paléo?», par exemple), celles-ci participent à la pulsation hypnotique du texte, où chaque rue traversée, parole entendue, échangée, nourriture avalée, chaîne tv zappée est répertoriée. Le fugueur a un regard acéré, qui vide pour ainsi dire les lieux, choses et gens de leur substance, tellement ils sont décrits jusqu’à l’os. Cet inventaire semble canaliser son inquiétude, qui contraste avec l’esprit d’insouciance et de fête dans lequel vit notamment l’ami l’hébergeant quelques jours.
Le narrateur-héros n’est pas nommé. Il est «détaché de lui-même», comme le dit bien la présentation de l’éditeur; cette distance alliée à un ton neutre soulignant la solitude du personnage m’a fait penser à L’Etranger de Camus. Comparaison écrasante pour un auteur trentenaire débutant, qui a pour l’anecdote consacré son mémoire universitaire au personnage d’Odette de Crécy dans la Recherche de Proust, dont il n’emprunte ici rien de la phrase-fleuve, tant s’en faut.

Cela dit, l’écriture blanche de Baptiste Naito n’est pas sèche, elle est à l’image du héros, personnalité éponge, hypersensible, qui absorbe tout ce qu’elle voit, entend, ressent. Les émotions ne sont pas répertoriées ni décryptées, elles sont retenues et transparaissent une fois dans «une main qui tremble» et ce constat : «j’ai senti quelque chose se défaire en moi». Et c’est seulement à la fin que les larmes coulent, dans un dénouement mouvementé et pathétique, où la chute provoque un changement de perspective et ramène au bercail le fils, maintenant prêt à partir vraiment, parions-le.

Elisabeth Vust

Paru sur viceversalitterature.ch le 3 décembre 2013

Article de Philippe Dubath sur Babylone (24heures)

10.12.13

«Avant de partir, j’ai soigneusement rangé mes affaires. J’ai jeté ce que je ne voulais pas que mes parents trouvent dans ma chambre et je leur ai écrit une lettre. Je me sentais calme, apaisé. J’ai écrit que je partais, que je ne reviendrais pas, mais que je n’étais pas malheureux. J’ai écrit que je les aimais.» C’est ainsi que commence le premier roman de Baptiste Naito, 31 ans, qui enseigne le français, la géographie et l’histoire dans une école privée à Lausanne.

Ce début de livre est un bon début. Avec ses «je» à répétition, l’auteur force en douceur le lecteur et le narrateur à partir ensemble main dans la main dans les rues de la grande ville, à travers ses nuits, ses jours, ses maisons bizarres, ses canapés de velours ou ses gazons pelés où il est amené à dormir. L’écriture de Baptiste Naito se répète, sans bégayer, comme un documentaire en noir et blanc qui serait transmis par une caméra fixée sur le front d’un passant en pleine errance dans la cité.

On n’arrive pas à quitter le livre ni ses personnages parfois furtifs, on avance pas à pas, on en redemande, parce que l’auteur ne nous fait pas seulement traverser la ville, mais il nous la fait voir, humer, entendre, subir. Le monde de Naito – dont le papa japonais tient la Librairie Le Petit Prince, à Morges – est celui des détails qui échappent aux passants pressés. Il voit tout, alors le lecteur aussi.

Mais ce narrateur, entre fin d’adolescence et naissance de l’âge adulte, qui a perdu un frère un an plus tôt, qui voit ses parents comme des absents, est-ce Baptiste Naito lui-même? «Non, dit l’auteur, rien de tout ce que je raconte ne m’est arrivé. Ce texte est un mélange entre l’imaginaire et le documentaire. En fait, dans mon esprit, je fais ce qu’aurait pu faire un homme il y a cent ans, un homme qui serait parti de chez lui pour marcher, errer dans son univers proche et dormir où le vent le porterait. Quel paysage urbain et humain nous aurait-il laissé s’il en avait fait un livre? C’est parce que j’ai anticipé le regret que j’aurais eu de ne l’avoir pas fait, moi, aujourd’hui, que je me suis lancé dans ce voyage imaginaire vers l’autonomie d’un homme jeune.»

L’itinéraire mène le narrateur à la clarté, mais les pièges que recèle la ville qui n’est jamais vraiment endormie sont nombreux et savent se masquer. «Mon livre est une interprétation du monde, une prise de position liée à mes vieilles préoccupations à propos du bien et du mal. Je pense que les adultes sont des enfants comme les autres. Ils ne savent pas mieux que les plus jeunes où se situent le bien et le mal, mais ils transmettent des références et des repères sur ce qu’ils pensent être la vérité. Je suis peut-être naïf, mais je suis persuadé qu’un livre peut avoir une influence sur le monde, parce que c’est l’avis, la vision, la pensée d’un être vivant.»

Comment ont réagi ses élèves? Ont-ils lu son livre? «J’étais un peu embarrassé, alors je ne leur en ai pas parlé. Mais ils l’ont su. J’ose dire que j’ai senti une certaine fierté chez eux. Une ancienne élève est venue l’acheter avec son papa dans une librairie où je dédicaçais. Ça m’a touché.» Baptiste Naito avoue qu’il écrit vite, que les idées se bousculent quand il est devant son ordinateur. Mais qu’ensuite il a relu des dizaines de fois et corrigé longtemps pour trouver le mot juste qui le mène au pur bonheur. Et qui entraîne le lecteur à la clarté inattendue de la fin du livre.

Philippe Dubath

Paru dans 24heures du 10 décembre 2013

Article d’Yves Laplace sur Babylone (L’Hebdo)

Lausanne sur Babylone (L'Hebdo)

Lorsqu’on m’a proposé de participer à l’opération Parrains et poulains du Salon du livre de Genève (cinq auteurs expérimentés dialoguent avec cinq auteurs débutants d’ici, au Salon du livre), je n’ai pas hésité une seconde. Mauvais cheval, ruant dans les brancards de la littérature dite «romande», n’étais-je pas destiné à y prendre part?

Parmi les poulains et titres suggérés se détachèrent à mes yeux Baptiste Naito et son premier roman, Babylone (Ed. de l’Aire). Premier bon point pour l’auteur: il ne s’était pas récrié, comme d’autres – et comme je l’aurais peut-être fait à son âge, à sa place: «Comment, moi, un poulain? Quand je suis le nouveau pur-sang, le nouvel étalon des Lettres!…» Bref, il n’était pas déjà confit dans l’esprit de sérieux qui mine l’époque.

Ce qui est sérieux en littérature, en effet, ce n’est pas le projet de carrière, mais la transmission d’une mémoire. A cet égard, Babylone – paru cet automne – semble déjà remarquable. A travers le soliloque d’un narrateur jamais nommé (qui n’est pourtant pas Baptiste Naito: celui-ci passe ailleurs, comme figurant), l’auteur dresse le portrait spectral d’une ville (Lausanne), de ses bas-fonds branchés – et autres appartements huppés – et de sa jeunesse plus ou moins dorée, mais en perdition, à un moment clé: l’aube du XXIe siècle.

Vingt ans et une tombe. Nous sommes en été 2001 et le narrateur de 20 ans – en fuite, en fugue, en péril – bute à tout coin de gare sur les flyers annonçant «la soirée électro du millénaire» au Babylone. Il a quitté sans mot dire la villa chic de ses parents à Genève, afin d’errer plusieurs mois durant à Lausanne, au risque d’y perdre la mémoire, puis de la regagner. Pourquoi Lausanne? Parce que s’y trouve la tombe de son frère aîné, tué sur la route une année auparavant. Les 344 pages du roman ne seront pas de trop pour que s’effectue un travail du deuil lui aussi innommé, comme si ce deuil intime était peut-être, confusément, celui de toute une génération de «vingtenaires» rassemblée au Babylone.

Si le narrateur n’avait pas perdu son frère et s’il ne s’était pas ainsi trouvé comme dessaisi de lui-même, sans doute n’aurait-il pas quitté la voie tracée. Sans doute rêverait-il de fric et de gloire, sans doute dirait-il lui aussi: «Je suis overbooké», «Je suis jet-lagué, je rentre de New York», et même, pourquoi pas: «Mais non, tu dis n’importe quoi. Je ne suis pas divin sur la cover de ce magazine…» (p. 44). Sans doute écrirait-il un roman à succès, situé de préférence sur la côte est des USA, destiné à tous ceux qui aimeraient lui ressembler.

Baptiste Naito a choisi une voie plus étroite et autrement prometteuse. Son écriture blanche, sa précision documentaire, son approche aiguë des «états intermédiaires», sa colère remâchée mais contenue font par moments écho – sur un mode mineur et trente-cinq ans plus tard –, à Mars de Fritz Zorn (1977), qui s’ouvrait, rappelons-le, sur cette phrase: «Je suis jeune et riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul.»

Yves Laplace

Article paru dans L’Hebdo du 12 décembre 2013

Article d’Isabelle Rüf sur Babylone (Le Temps)

01.02.14 (Le Temps)

Au tout début du XXIe siècle, un garçon part de chez lui. Ses parents sont absents, le père en voyage d’affaires, la mère, il ne sait pas. Et son frère est mort. Personne ne se soucie de lui. Il a 21 ans mais c’est encore un enfant qui cherche qui il est. Une errance de quelques semaines va peut-être le lui apprendre: Babylone, comme souvent les premiers récits, est un roman d’éducation. Ce départ, pour le jeune homme, est définitif. Il pense même que ça se voit sur lui. Mais non, il est transparent, ou opaque, absolument seul. De ses parents, il pense qu’«ils continueraient à vivre comme ils l’avaient toujours fait et moi, je disparaîtrais de leur conscience».

Lesté d’un petit pécule, cigarettes en poche, il part pour Babylone. De Genève, sa ville, il va à Lausanne où il connaît un copain. Pour le moment, il connaît l’ivresse de l’aventure, de l’anonymat. Il se projette dans un avenir tantôt misérable, tantôt clinquant. Il s’imagine «skateur, surfeur, acteur ou joueur de poker», donnant une interview à Thierry Ardisson. C’est son quart d’heure de célébrité.

Les jours, les semaines qui suivent, le garçon les a gardés en mémoire, peut-être les a-t-il notés. Il en restitue le déroulement sans rien omettre. Il regarde le lac, se souvient de bribes d’enfance, rencontre des squatters avec lesquels il passe un temps. «T’as été à Paléo?»: la question rythme ces premiers jours comme un mantra.

Il y aura des discussions philosophiques, des rêves émancipateurs, de grandes bitures, toutes sortes de substances. Une fête techno monstrueuse se prépare: Babylone. C’est l’an un du siècle. Le garçon s’exerce à la mendicité, au vol, étonné que ce soit si aisé. Passer la nuit dehors, coucher avec une inconnue, donner cinq francs à celui qui veut «dormir à la Marmotte», prendre une chambre à l’hôtel: tout a un goût d’aventure nimbé d’un halo de mélancolie qui ne se dissipe pas.

L’arrivée de Christophe, le copain, fait un peu bouger les choses. Lausanne est une fête, tellement arrosée et enfumée et shootée que le garçon risque de s’y perdre dans la confusion des corps. Une fin apaisée (mais un peu décevante dans sa sagesse) met fin à cet été d’errance.

Prenant ses distances face au trouble de son héros, Baptiste Naito adopte une écriture «blanche», hyperréaliste, qui prend acte de chaque détail: dialogues saisis au vol, affiches, programmes télé, manchettes des journaux… Il ne fait grâce d’aucune cigarette allumée ou éteinte. Avec son héros, on parcourt Lausanne de haut en bas, la moindre ruelle est nommée. Au début, cette litanie factuelle provoque un effet d’étouffement. On pense à un remake «jeune» de La Modification de Butor. Mais peu à peu, l’exaspération tourne à la fascination. Les phrases, brèves, sobres, sont entrecoupées de dialogues adolescents. Jamais un jugement de valeur, ni un affect: il en ressort un sentiment de solitude surpeuplée d’où émane une force qui retient.

Isabelle Rüf

Article paru dans Le Temps du 1er février 2014

Critique de Francis Richard sur Babylone

Babylone est le nom d’une ville dont on n’a retrouvé que des vestiges. C’est le symbole par excellence de la décadence et de l’orgueil, avec sa tour. Du moins est-ce ainsi qu’elle est présentée dans les Ecritures.

Pourquoi Baptiste Naito a-t-il donné ce titre à son livre, qui se passe dans cette bonne ville de Lausanne? Sous le vernis de toute ville, se cachent souvent la corruption et la perversion, et il n’est pas besoin de gratter beaucoup.

Au début du roman, Babylone, c’est aussi la soirée électro du millénaire, qu’annoncent des flyers répandus sur le sol d’un souterrain de la gare de Lausanne. A la fin, cette soirée joue un rôle mythique dans le dénouement.

Nous sommes en 2001. Le narrateur a 21 ans. Un an plus tôt, André, son frère aîné de deux ans, est mort dans un accident de voiture. Depuis rien ne va plus dans cette famille réduite au père, toujours en voyages d’affaires, à la mère, toujours absente, et au narrateur, toujours meurtri.

Un beau jour de juillet, le narrateur décide de fuguer, de quitter Genève pour Lausanne:

« Mes parents s’habitueraient à mon absence comme ils s’étaient habitués à celle de mon frère. Ma mère disparaîtrait de plus en plus souvent, mon père déplacerait mes affaires à la cave et se mettrait à entreposer des cartons dans ma chambre. Ils continueraient à vivre comme ils l’avaient toujours fait et moi, je disparaîtrais de leur conscience. »

Avant de partir, il a retiré mille deux cents francs à un bancomat, c’est-à-dire à un distributeur de billets. Muni de ce pécule, il sait qu’il a de quoi vivre quelque temps.

Au cours de son périple à Lausanne, il dort une première nuit sous la bâche d’un voilier amarré dans le port de Vidy, il se rend sur la tombe de son frère, puis il déambule sans but dans la ville, en marchant dans les rues ou en prenant les transports publics. Et des souvenirs de son enfance heureuse lui reviennent.

Avec une grande précision il note tout: son itinéraire, les conversations banales entendues, les manchettes des journaux dans les kiosques, les objets dans les vitrines des magasins, les marques des produits consommés, etc. Si bien qu’un habitant de Lausanne de l’époque pourrait confirmer qu’il est bien passé par les lieux qu’il décrit ces jours-là.

Au cours de ses périgrinations, il rencontre des squatters, qui vivent en communauté dans une maison en face de la station de métro de Malley. Ils sont en lutte contre l’individualisme et le matérialisme et pour eux « le parti socialiste, lui-même, est un parti de droite »… Il passe une nuit chez eux, retourne dormir les nuits suivantes au bord d’une rivière.

Le jour, il déambule à nouveau et note tout, comme auparavant, y compris par exemple les tubes d’alors, entendus dans un bistrot où il s’est rendu pour petit-déjeuner. Il fume des Parisienne, partout. Il n’est pas encore interdit de fumer dans les lieux fréquentés par le public…

Il expérimente la mendicité et le vol et se rend compte que c’est facile… Quand il s’installe sur une plage au bord du lac il imagine qu’il est devenu riche et qu’une journaliste l’interroge sur sa réussite et qu’il lui répond distraitement.

Il passe une nuit à l’hôtel, regarde la télévision, ou plutôt il zappe, s’endort devant le poste et se réveille devant le poste toujours allumé. Puis il se rend chez Christophe, un ancien voisin de Genève et ami de son frère, qu’il ne voyait plus depuis que la famille de Christophe, ses parents, lui et sa soeur, ont déménagé à Lausanne.

Avec Christophe, la petite amie de ce dernier, Kirsten, et une amie de celle-ci, Jessica, il sort le soir même dans les lieux fréquentés par les noctambules lausannois: le Bleu Lézard, la Caserne, le MAD… Au petit matin ils rentrent tous deux seuls et fument un joint dans l’appartement que les parents de Christophe, partis en vacances, ont laissé libre.

Le narrateur sort un moment avec Jessica, mais leur idylle ne dure pas. Celle-ci a commencé de manière impromptue, elle finit de même.

Christophe et le narrateur se rendent un soir à une fête organisée par un certain Julien, qui tient un discours désabusé sur la vie, emblématique de ce que beaucoup d’entre eux finissent par penser sans le dire:

« Quand tu es jeune, on te fait croire que tu deviendras riche et célèbre… On te fait croire que tu es exceptionnel… Tu penses que tu vas accomplir toutes sortes de choses, mais tu passes le reste de ta vie à faire tes courses, à passer l’aspirateur, à faire la lessive, à sortir les poubelles, à fantasmer sur une voisine, à obéir à ton chef, à te prendre la tête avec ta femme et à passer tes vacances à prendre des coups de soleil sur une plage bondée… Toutes ces choses dont on ne t’avait jamais parlé… »

Toujours est-il que cette fête inaugure la vie de patachon que mènent dès lors Christophe et le narrateur:

« Pendant des semaines, je n’ai plus vu la lumière du jour. Nous nous levions le soir. Nous sortions et rendions visite à des gens que nous ne connaissions pas. Nous allions à des soirées à Chailly, à Lutry, à Ouchy, à Pully ou à Vidy. Nous enchaînions les fêtes et les anniversaires comme si notre survie en dépendait. »

Tant et si bien qu’au bout d’un certain temps, le narrateur se demande ce qu’il est venu chercher à Lausanne. Il se réveille même un matin dans le lit d’une fille qu’il ne reconnaît pas…

La fête est finie quand le narrateur apprend un soir de septembre, lors d’une grande fête organisée chez et par Christophe, la mort accidentelle, au volant de sa BM’, de Timothée, un dealer avec lequel il a passé une journée entière peu de temps auparavant et qui était un autre ami de son frère…

Baptiste Naito emploie des phrases courtes. Mises bout à bout, elles sont comme les images d’un film documentaire, ce qui permet au narrateur de se distancier de son récit. Rappel des clins d’oeil d’Hitchcock dans ses films, le réalisateur de cette fiction fait une courte apparition à l’université de Dorigny…

Les nombreux dialogues qui parsèment le récit restituent le vocabulaire caractéristique de la jeunesse d’aujourd’hui, qui n’a pas trop changé depuis 12 ans, et qui n’est pas réservé, comme c’est toujours le cas de nos jours, à la seule jeunesse dorée.

Au lieu de lasser le lecteur, les détails, de toutes sortes, que donnent le narrateur, au fil du récit, lui sont nécessaires pour se rendre compte pleinement du désoeuvrement du narrateur et de son oisiveté, dont on dit qu’elle est la mère de tous les vices et qui, en tout cas, ne lui réussit pas. Au point qu’il en arrive à songer à des extrêmités…

Pour parvenir jusqu’au bout du voyage essentiellement nocturne de son narrateur, l’auteur ne manque pas de souffle et, avec, il entraîne le lecteur, d’un accident de voiture l’autre, vers un épilogue que la sagesse éternelle ne peut désapprouver.

Francis Richard

Texte publié sur Le blog de Francis Richard